• Testament, tome 3 : Humain.e.s trop humain.e.s - Jeanne-A Debats

    Testament, tome 3 : Humain.e.s, trop humain.e.s - Jeanne-A Debats

     

    Je m'appelle Agnès Cleyre et je suis une sorcière. Une vraie cette fois. Ignorée durant toute mon existence par mes consœurs, voilà que la Grande Mère a enfin décidé de m'intégrer dans un convent. Mais pas le temps de m'interroger sur cet étrange revirement de situation. Au même moment, tous les vampires du Cénacle Majeur viennent de périr dans un mystérieux attentat, laissant à l'étude notariale de mon oncle la délicate question de la succession à régler et la garde d'un étrange coffre qui attire bien des convoitises. Serait-ce à cause de lui d'ailleurs qu'une pieuvre géante de l'espace s'est mise en tête de nous rayer de la surface de la Terre ?

    Ma parole, tout l'AlterMonde semble devenir fou au même moment. Il ne manquerait plus que la fin du monde...

    Après avoir chroniqué le premier tome et avoir lu le deuxième durant une période d'inactivité sur mon blog, j'arrive à la fin des aventures d'Agnès Cleyre avec la conclusion de cette trilogie très agréable.

     

    Comme toujours avec cette série, la quatrième de couverture résume parfaitement l'intrigue centrale. On se retrouve donc de nouveau dans le monde en apparence feutré de l'intrigue notariale de Géraud, l'oncle d'Agnès, avec une galerie de personnages désormais familière (la nièce et l'oncle, mais aussi Navarre le vampire et Zalia la roussalka, et au-delà des vampires du cénacle de dame Batilde et des loups-garous de la meute Saint-Blaise), mais on découvre également de nouveaux personnages, notamment les deux sorcières qui vont former un convent avec Agnès et enrichissent les relations de tout ce petit monde.

    Comme dans les tomes précédents, j'ai eu l'impression que l'intrigue se perdait, ou plutôt se diluait dans le quotidien de l'étude et de ses membres, ainsi que dans les commentaires constants d'Agnès (après tout, elle est la narratrice de sa propre histoire) ; cette impression est renforcée par des extraits du « journal intime » de Navarre intercalés entre chaque chapitre, et même s'il me semblait clair qu'un lien existait forcément entre les deux temps du récit, celui-ci n'apparaît clairement qu'à la toute fin. Cette impression était tellement forte que par moments je ne savais même plus quel était le moteur de l'intrigue, ce qui poussait les personnages à agir. Pourtant, ces méandres ne m'ont pas du tout dérangée car l'action et les interactions entre les personnages, ainsi que les commentaires d'Agnès précédemment évoqués, sont riches et souvent humoristiques, même quand le sujet est grave. J'ai éprouvé un vrai plaisir à suivre Agnès, même dans son quotidien le plus trivial, et j'ai trouvé que toutes les scènes étaient porteuses de sens. Et surtout, quand l'intrigue s'accélère enfin, les révélations n'ont pas l'air forcées ou artificielles, et elles se tiennent (il n'y a qu'une conséquence de la résolution de l'intrigue qui me chiffonne, mais ce n'est pas vraiment le lieu pour en parler).

    En plus de cette intrigue « principale », et en même temps inextricablement liée à cette dernière, on assiste dans ce tome à la résolution du mystère qui planait depuis le début de la trilogie sur les origines d'Agnès et les relations entre ses parents et son oncle. Ça apporte une cohérence globale à cette série, et ça lui offre une véritable conclusion, tout en laissant la porte ouverte à de nouvelles aventures de Navarre, qui est le personnage principal de l'œuvre de Jeanne-A Debats.

     

    Mais, très clairement, à mes yeux le charme de ce roman ne réside pas vraiment dans l'intrigue. Non, ce que j'ai trouvé le plus cool, c'est l'engagement de l'autrice, dont l'évolution peut se voir tout au long des trois tomes, jusqu'à ce titre inclusif, une pratique que l'on retrouve également dans la narration, et toujours à bon escient. Jeanne-A Debats affiche clairement dans ce roman ses sympathies féministes, mais aussi plus largement pour de nombreuses minorités opprimées, personnes racisées, LGBTQI+, et dans des cadres divers comme les relations avec la police (bonjour les contrôles au faciès !), la fétichisation sexuelle des femmes racisées ou la nature des cheveux (et je suis jalouse de Navarre d'avoir pu profiter d'un cours sur l'histoire de la coiffure afro). Mais elle va plus loin que ça car elle fait également un lien avec la domination économique et l'exploitation capitaliste (dédicace au Mont-de-piété de Paris et aux travailleur.euse.s des salons de coiffure afro de Château d'eau) ; et ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'elle s'en prend à ce symbole bourgeois de l'écrasement dans le sang des pauvres et des travailleur.euse.s qu'est le Sacré Cœur.

    Après, je dois avouer que j'ai parfois eu l'impression que l'autrice avait envie d'établir un recensement de toutes les oppressions contre lesquelles elle s'élève : en effet, un certain nombre de situation m'a paru forcé, artificiel, juste des scènes placées sur le chemin d'Agnès pour qu'elle les commente et donne son avis, mais que ça n'avance pas à grand chose (et c'est bien pour ça que j'ai dit plus haut que je trouvais toutes les scènes porteuses de sens, mais pas qu'elles servaient l'histoire). Je trouve ça dommage, car même si c'est à mes yeux important d'avoir cette conscience politique, lorsque je lis un roman je préfère que ce soit réellement intégré à l'histoire, autrement je lis un essai. En même temps, je pense que ça vient avant tout d'un besoin d'évoquer ces sujets, et qu'il fallait que ça sorte ; à voir dans les prochains romans de l'autrice si elle continue sur cette lancée et de qu'elle façon elle l'articule dans le récit.

    Enfin, comme les deux tomes précédents, ce roman est à mes yeux une déclaration d'amour à Paris et à son histoire, et j'ai pris un énorme plaisir à suivre Agnès dans tous les lieux qu'elle arpentait, allant même jusqu'à vérifier (sur internet) des informations distillées tout au long du récit. Et là aussi, Jeanne-A Debats fait montre d'une conscience politique de la ville, répartissant géographiquement les vampires, image parfaite dans bourges, dans le 7° arrondissement et les loups-garous, symboles des prolétaires, dans le 20° au-dessus d'un ancien local du PCF, mais également historique, en évoquant les fantômes des juifs déportés pendant la 2° GM à partir de la Gare de l'Est.

    Et puis il y a encore plein de détails qui m'ont fait sourire tout au long de ma lecture, comme les contrepèteries, les réflexions sur l'adéquation entre les connaissances scientifiques et les affirmations mythologiques sur l'origine de la vie, les déclarations enflammées en grec ancien d'Agnès une épée à la main, les notes de bas de pages qui apportent le point de vue, le plus souvent ironique, de l'autrice sur son propre travail... Ça donne au final un livre très vivant, presque incarné, et qui m'a beaucoup fait rire.

    D'ailleurs, voici pour le plaisir la photo d'une porte qui a un petit rôle, je vous laisse deviner lequel :

    Testament, tome 3 : Humain.e.s trop humain.e.s - Jeanne-A Debats

     

    Test de Bechdel-Wallace : réussi

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