• Rien ne nous survivra ; Le pire est avenir - Maïa Mazaurette

    Rien ne nous survivra ; Le pire est avenir - Maïa Mazaurette

     

    Les jeunes ont rasé Paris, ont renversé les fondamentaux de notre société ; les jeunes ont osé briser les plus délicieux des tabous : tuer les vieux. Tous les vieux. À partir de vingt-cinq ans. Laissez les Théoriciens vous expliquer pourquoi.

    Dans cette atmosphère de guerre civile, de poudre et de béton calciné, deux snipers émergent : Silence, l'idole que les jeunes suivraient en enfer, et l'Immortel, qui compte bien faire vivre l'enfer à Silence. Quel meilleur terrain de chasse que les toits parisiens ?

    J'ai laissé ce blog à l'abandon pendant un long moment, et j'ai envie de le reprendre différemment. Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra, ça va me demander des tâtonnements, mais je vais me laisser porter parce que les livres m'inspirent, sans forcément chercher à respecter le schéma que j'avais établi jusqu'à présent.

    Maintenant que cela est dit, on peut passer à ma chronique proprement dite.

    [spoiler alert]Je me fous de raconter des éléments de l'intrigue du moment que ça sert mon propos ; si ça vous dérange, c'est pas mon problème ![/spoiler alert]

    La révolte des jeunes contre les vieux-ieilles a un point de départ très simple : le respect de l'âge, la puissance des adultes sur les enfants, tout cela constitue la première des violences, la première des dominations. C'est la violence exercée par les parents, les maltraitances sous toutes leurs formes, des plus aiguës aux plus sournoises, c'est la violence du respect dû aux aîné-e-s, juste par principe, parce qu'ils sont plus âgé-e-s, c'est la violence du système scolaire, c'est la violence exercée contre les idéaux, contre les révoltes, qui ne sont qu'un moment à passer, qui disparaîtront dès qu'on aura grandi, qu'on sera devenu adulte, qu'on aura enfin pris conscience des réalités et de la réalité de la vie... Cette domination fait que les vieux-ieilles ont tous les droits sur les jeunes car celleux-ci sont faibles, inexpérimenté-e-s, et doivent protégé-e-s du monde et d'elleux-mêmes. Le droit de décider pour soi-même est confisqué. C'est le principe du primat de l'expérience, de la sagesse issue de l'âge et du recul sur les choses, du temps de la réflexion, de l'apaisement des passions, contre le ressenti brut, contre la sensibilité immédiate au monde qui nous entoure. Et parce que tous les jeunes sont entouré-e-s de vieux-ieilles, les cibles de la révolte sont nombreuses. Les plus évidentes, bien sûr, sont les parents, et le meurtre des géniteur-trice-s par leur descendance est un coup d'une violence, réelle et symbolique, inouïe qui crée de suite une fracture dans la société. Bien sûr, l'élimination des parents n'est pas le fait de tou-te-s les jeunes, mais elle prend suffisamment d'ampleur pour créer un mouvement de fond et effrayer les vieux-ieilles et ébranler toutes leurs certitudes sur le monde et les rapports qui s'y établissent.

    Tout ça, cette histoire de la révolte, ses prémices, ses débuts, se déroulent avant le propos du bouquin. Dans le roman, on est à Paris, la rive gauche appartient aux jeunes, la rive droite aux vieux-ieilles, la guerre civile fait rage, et on a droit à un compte à rebours qui commence à J - 109 dont on ne sait pas vraiment ce à quoi il correspond. On est donc dans une situation déjà établie, qui permet de voir comment la révolte s'est développée.

    La révolte dans Paris-même n'est absolument pas organisée : on est face à un ensemble de groupes qui se créent par affinités, et qui n'ont en commun que la haine des vieux-ieilles, les actions de ces divers groupes ne sont absolument pas coordonnées, et d'autres agissent en solitaire. Dès qu'une tentative d'organisation apparaît, la situation part en couilles, avant tout parce que cette organisation est imposée par un des groupes et ne vient pas d'une volonté commune. On assiste très vite à une tendance marquée à l'autoritarisme de par le groupe qui cherche ainsi à s'imposer, avec tout ce que ça implique : utilisation de la force pour se faire obéir, chasse aux traitres, accusations de crimes « politiques », sanctions arbitraires et théâtralisées pour frapper les esprits, etc. Ce basculement est facilité par le danger que représentent les vieux-ieilles qui se battent férocement contre ces jeunes qui cherchent à renverser l'ordre normal de la société, mais aussi par la menace de l'intervention de l'ONU (J - 109 au début du roman) qui veut mettre fin à la révolte (qualifiée de terroriste par les pouvoirs en place, comme c'est étonnant !). En plus de ça, les jeunes sont très naïf-ve-s quant aux actions que les vieux-ieilles sont prêt-e-s à mettre en place pour vaincre (manipulations, infiltrations, ...), ce qui les affaiblit tout autant que leurs dissensions internes. Et ces dissensions internes, ainsi que la vitalité de l'esprit de révolte des jeunes, finissent par tout emporter sur leur passage pour revenir au chaos premier. Ça manque vraiment de vice dans la conception de la guerre totale (car c'est clairement ce dont il s'agit) pour pouvoir triompher immédiatement dans la bataille de Paris.

    Le bagage idéologique de la révolte est plutôt faible, mais il tourne autour d'un groupe anonyme, les Théoriciens, qui est entré en activité à peu près au moment des premiers meurtres des parents par leurs enfants. Leurs textes sont insérés tout au long du roman, et on peut constater leur radicalisation, puis l'installation du confusionnisme dans leurs rangs. Malgré tout, c'est assez difficile de connaître l'influence réelle des Théoriciens sur la révolte ; le seul point sur lequel elle est indéniable, c'est l'âge de la rupture, celui à partir duquel on passe du côté des vieux-ieilles et devient un-e ennemi-e, c'est-à-dire 25 ans.

    Malgré ce flou, les attaques des jeunes sont très ciblées (au moins pour Silence et l'Immortel) et se concentrent sur des lieux de pouvoir et de domination des vieux-ieilles : Assemblée nationale, commissariat, lieu de réunions des politicien-ne-s... Le message est très clair et dans la continuation du meurtre des parents.

    La question de l'âge, au-delà de la domination, est également mise en rapport avec les convictions, avec l'engagement, et la capacité à s'investir totalement. Dans cette optique, la vieillesse est vue comme un renoncement à ses idéaux, une capitulation face à la « réalité », et peu importe si certains adultes ne suivent pas cette voie, iels doivent être éliminé-e-s. Cette vision des choses implique une volonté d'absolu, une envie de vivre à fond, et une indifférence totale face à la mort que l'ONU fait planer sur Paris (bien plus que les vieux-ieilles qui au final n'inquiètent pas grand monde sur la rive gauche). De plus, cette présence constante de la mort, la perspective de mourir au combat offre la possibilité de ne pas vieillir et de ne jamais renier ses idées.

    Au-delà de tout ce qui concerne la révolte, ses prémices, son déroulement, ses difficultés, bref son quotidien, il y a un axe très important dans ce bouquin, même s'il est plus diffus (il n'est évoqué très clairement qu'une seule, par l'Immortel) : c'est la question du genre. Il est clair dès le départ que personne ne sait si Silence est un mec ou une nana, et le flou est maintenu sur ce point tout au long du roman, particulièrement à travers la langue, puisqu'aucun terme genré n'est utilisé et qu'on reste systématiquement dans des adjectifs neutres. Paradoxalement, cette « androgynie » est utilisée pour sexualiser Silence, même si c'est à travers le regard et l'obsession de l'Immortel. Le genre est aussi un ressort essentiel des Narcisses, un groupe de jeunes qui se sont retrouvé-e-s autour du culte du corps, et particulièrement du corps androgyne. De même, le genre n'est pas un critère pertinent dans le cadre de la révolte, et mecs et nanas se battent sur un pied d'égalité et occupent des postes de décisions quand la rébellion devient un organisme autoritaire. Et cette indétermination, ce mépris pour le genre n'empêche en rien les sentiments, les relations ne se nouer entre les jeunes. À l'opposé, les situations dans lesquelles le genre retrouve toute son importance sont toujours en relations avec les vieux-ieilles, ou avec les jeunes qui sont de leur côté (les Templiers) : lieux de pouvoir (Assemblée nationale et le restaurant dans lequel Silence fait une descente) à écrasante domination masculine, filles des Templiers en jupe...

    Le roman se termine sur une note qui m'a beaucoup plu : Paris est repris par les forces réactionnaires de l'ONU et les parents effondré-e-s retrouvent leur progéniture égarée. Sauf que les conséquences de ces années de guerre civile, de révolte contre la domination âgiste et de liberté ont laissé des traces, et que les conséquences s'en feront sentir pendant très longtemps, et ce pour tout le monde. Et, encore pire, des manifestations de la révolte ayant agité la jeunesse française ont lieu dans d'autres pays occidentaux. Sans conteste, le pire est à venir !

     

    Et pour finir sur une note musicale (dissonante), un titre qui s'accorde très bien avec ce texte !

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 18 Décembre 2016 à 07:40

    Ça fait vraiment plaisir de te retrouver ! Tes billets toujours très complets et intéressants m'ont manqués ;-)

    Je ne connaissais pas du tout ce titre, rebelle à souhait, merci :)

      • Dimanche 18 Décembre 2016 à 11:51

        Merci beaucoup, ça me fait chaud au cœur, et je vais vraiment essayer de revenir à des chroniques plus régulières. En plus, je suis contente de la façon dont j'ai rédigé celle-ci, même si je n'ai pas dit tout ce que je voulais (et je viens de me rendre compte que j'ai oublié d'ajouter une chanson qui correspondait très bien à la situation... mais je vais corriger ça !) ^^

         

        Et comme toujours, je suis ravie de te faire découvrir un nouveau livre ;)

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