• Chroniques d'un rêve enclavé - Ayerdhal

    Chrniques d'un rêve enclavé - Ayerdhal

     

    « On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l'usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n'aurons plus besoin que d'un rêve pour nous éveiller. »

    Dans cette cité médiévale où règnent recruteurs, faiseurs de dîme et de gabelle, les poètes meurent, les rêveurs aussi. Les rêves, eux, ne demandent qu'à voyager. Parleur, vagabond visionnaire, parviendra-t-il à leur faire franchir les murs de la Colline ?

    Comme vous le savez certainement si vous me suivez un peu, j'aime tout particulièrement le travail d'Ayerdhal, et j'avais entrepris de lire ce roman juste après sa mort, en octobre dernier. Mais le sujet est trop sensible, et je m'étais mise à pleurer dès les premières. J'avais alors abandonné, pour le reprendre plus tard.

    L'histoire est racontée au cours de onze veillées, complétées par un prologue et un épilogue qui permettent de les situer, par Vini, petite sœur de Karel, poète de la Colline révolté contre les injustices quotidiennes et assassiné sur ordre du pouvoir, et qui a vécu de l'intérieur les rêves de habitants de la Colline. En plus de ce récit à la première personnage, ce témoignage, les veillées sont entrecoupées par la correspondance de deux membres d'une « société secrète » très intéressés par les évènements de la Colline, lesquels sont analysés dans le cadre plus large de la principauté et du royaume. Vini nous compte donc l'histoire de la Colline, un quartier assez pauvre et situé en marge d'une ville importante, genre commune italienne du Moyen Âge, de quelques uns de ses habitants, de ses tentatives de survivre à la disette, puis de sa volonté d'organisation et d'autonomie face à un pouvoir autocratique et oligarchique, le tout sur une durée de plusieurs années.

    De tous les livres d'Ayerdhal que j'ai lus jusqu'à présent, je trouve que celui-ci est le plus clairement politique et le plus ouvertement engagé. Il y développe des théories d'auto-gestion, de démocratie directe et d'autarcie ; en gros, les bases de la philosophie anarchiste. Il aborde également la résistance non violente (mais qui n'est jamais passive)  à plusieurs reprises, et sous diverses formes. Il ne fait pas qu'exposer ses idées et les mettre en pratique, il les confrontent également à l'opposition et à l'adversité, qu'elles soient externes ou internes, et ce de façon très naturelle. On est donc vraiment dans l'expérimentation, dans l'évolution permanentes, face à un organisme social vivant, et dans la recherche constante de solutions à des problèmes existants ou anticipés. On est loin de la facilité et de l'angélisme (mais ce n'est pas étonnant de la part d'Ayerdhal), et c'est ce qui donne à cette expérimentation politique tout son poids et toute sa véracité ; on pourrait presque s'en servir comme d'un manuel pour une anarchie pratique.

    L'autre aspect essentiel de ce roman, c'est l'importance accordée aux mots, qui se manifeste sous de nombreux aspects : le fantôme de Karel, le poète, plane sur tout le récit, et les personnages citent régulièrement ses vers, Vini est écrivain publique pour les Collinards, Parleur, qui porte bien son nom, utilise les mots pour mobiliser les idées et les énergies. La parole est enfin essentielle pour le récit lui-même, puisqu'il est raconté par Vini, qui a un véritable talent de conteuse pour refaire vivre le passé.

    Je me suis très facilement attachée aux divers personnages, et l'on sent parfaitement l'affection que Vini a pour eux. Ils sont tous différents, bien construits, et évitent de tomber dans la caricature, alors même qu'Ayerdhal flirte à de nombreuses reprises avec les stéréotypes ; il y a même quelques très bonnes surprises. Comme toujours, ses personnages féminins, bien que peu nombreux, sont forts et naturels, parfaitement à leur place au milieu des hommes. L'histoire se déroulant sur plusieurs années, on voit les personnages évoluer, chacun à son rythme ; à un moment, j'ai craint qu'un personnage ne perde tout son intérêt, mais son évolution est en fait bien gérée, et il n'est absolument pas dénaturé.

    Au final, c'est un livre que j'ai dévoré et adoré, très dense, plein d'espoir, comme j'aimerais en trouver plus souvent.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 7 Décembre 2016 à 13:07

    J'ai vraiment eu un gros coup de cœur pour ce roman ! J'y repense souvent d'ailleurs ! Je compte bien continuer ma découverte de l'univers d'Ayerdhal car ce premier titre fut une révélation ! Je me suis complètement retrouvée dans ton billet, merci :)

      • Jeudi 15 Décembre 2016 à 01:35

        Ce livre est vraiment une petite merveille, et je suis ravie que tu l'aie aimé autant que moi !

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